Seule une croix 2/2

P1050665(Suite du texte démarré ici http://peregrinations.blogs-de-voyage.fr/2014/06/05/seule-une-croix-12/ )

So many years have gone. For so many summers, the sun has shined above your head and the grass has come and gone. So many times, the sun has crossed the horizon. So many changes here.
But you, you will never return.
For the first time today, I am here again. Are you still here? Or have you reached your own paradise?
Here again. After all these years, I still hear the sound of the battle. The time has not erased anything. In my memories, these days are so alive. Nothing has faded. Every detail is still vivid. I can even smell the blood, the dust, the powder. The sweat, the shit. We were going to free Europe, but we were terrified to die.

Little Bernard is holding my hand so tightly that it is hurting. I wonder what he is thinking while I am speaking to you. I am here thanks to this little man: without his help, I would never have been able to find you among the other eight thousands white crosses. Everything has changed here, the villages have become towns, the isolated farms are villages, and the paths are roads.

The sun is shining and makes the alleys sparkling. It could have been a poem, but it is our tragedy. I miss you, little bro.
 
Tant d’années ont passé. Tant d’étés où le soleil a brillé au-dessus de ta tête, où l’herbe a cru et disparu. Tant de soirs où le soleil a croisé l’horizon. Tant de changements ici.
Pourtant, toi, tu ne reviendras jamais.
Me voici de retour pour la première fois. Es-tu toujours là ? Ou bien as-tu atteint ton paradis ?
Être ici à nouveau… Après toutes ces années, la bataille résonne encore dans mes oreilles. Le temps n’a rien effacé. Dans mes souvenirs, ces journées sont si réelles. Rien ne s’est estompé. Le moindre détail en est encore vivace. Je peux même encore sentir le sang, la poussière, la poudre. La sueur, la merde. Nous allions libérer l’Europe, mais nous étions terrifiés à l’idée de mourir.

Le petit Bernard tient ma main si fort que ça en est douloureux. Je me demande à quoi il pense tandis que je m’adresse à toi. C’est grâce à ce bout d’homme que me voilà : sans son aide, je n’aurais jamais été capable de te trouver au milieu des huit mille autres croix blanches. Tout a changé, les villages sont devenus des villes ; les fermes isolées, des villages ; les chemins, des routes.

Le soleil brille et fait scintiller les allées. Cela pourrait être un poème, mais c’est notre tragédie. Tu me manques, frérot.

La rencontre
Le van brinquebale sur la route ; Bernard ne voit pas très bien au travers de ses larmes. Ce matin, sa dernière lettre lui est revenue, dans une enveloppe plus grande qui renfermait un message dont il n’avait pas besoin. Grosses lettres tremblantes, encre noire ; ici et là, des gouttes ont fait gondoler la feuille sur laquelle un inconnu le remercie de son amitié si fidèle envers feu son oncle. L’aumônier ne reviendra pas. De l’histoire des deux frères ne subsiste plus qu’une croix blanche.
Bernard, désormais la quarantaine bien tassée, repense à leurs lettres, à leurs rencontres. Tout était réglé comme une horloge : un courrier pour chaque grande occasion, et une visite tous les cinq ans. Au fil du temps, ils avaient instauré leur propre rituel : Abel traversait la France et arrivait par le train en Belgique, le 21 décembre ; auparavant, il se rendait aussi en Normandie. Bernard, lui, se devait de lui offrir à chaque fois un roman de Zola, en français.

Malgré tout, c’est une belle journée d’été, se dit Bernard en s’essuyant les yeux du revers de la main.

Là, sur le bord de la route, deux touristes : énormes sacs sur le dos, pouce levé en un signe quasi universel du voyageur trahi par ses pieds mais qui veut avancer malgré tout. S’arrêter à quelques mètres d’eux, les faire monter, leur demander d’où ils viennent, découvrir leur histoire… et pourquoi pas leur parler des deux frères. Sans doute viennent-ils pour le cimetière, rien d’autre n’attire les vivants dans le coin.

« On ne vit bien que dans les souvenirs », lui avait dit Abel un jour de mélancolie.

(Photo : cimetière américain de Omaha Beach. Crédits : S.Scardigli)