Seule une croix 1/2

DSCN3980En ces jours de célébration et de mémoire, mon hommage aux vétérans. Ce texte a été écrit en 2009, dans le cadre du projet Twins Again. « Bernard » a raconté son histoire à Benoît et Gaétan Allard, qui parcouraient l’Europe cet été-là.

Seule une croix

La mort de John
La neige crissait sous les semelles, tandis que les hommes avançaient entre les troncs, tête baissée. Les mètres se gagnaient sur tous les ennemis : sur les Allemands bien sûr, mais aussi sur la tempête, la forêt, le désespoir.
John était épuisé. Il ne savait plus vraiment pourquoi il tenait debout. Peut-être était-ce les gars qui le soutenaient. Ou l’envie, malgré tout, de venger les camarades tombés dans la boucherie qu’avait été le D Day. Ou même l’habitude, comme marquée au fer rouge dans son cerveau, de conserver sa peau et de souhaiter revoir ses parents et son frère. Où était donc Abel aujourd’hui ? Des semaines qu’ils avaient été séparés. L’aumônier pouvait être à des milliers kilomètres d’ici, tout comme il pouvait se trouver dans la même forêt.
Sa colonne à lui avait été envoyée dans les Ardennes pour « se reposer ». Bullshit ! Depuis des jours, les bombardements les cernaient. Faits comme des rats, alors même que l’Europe était soi-disant libérée ! Il ne savait pas comment, mais il sentait bien que le prochain village pourrait se transformer en une fosse commune. Est-ce que la mort d’un anonyme peut être utile ?
Le souffle lui manqua brusquement. La peur lui nouait le ventre, lui coupait la respiration. Dans sa tête, quelqu’un lui hurlait de ne pas avancer, de se coucher là, dans la neige… mais puisqu’aucun ordre n’avait été rugi, il se devait de rester debout, et de mettre un pied devant l’autre.
Tout fut trop rapide. Il n’eut pas le temps d’entendre les blindés arriver sur eux.

Le lendemain, les images des quatre-vingt fantassins massacrés révulsaient les États-Unis et galvanisaient les « fils d’Amérique » dans leur soif de vengeance face à cette hécatombe.

La première visite d’Abel
Bernard venait de fêter ses douze ans lorsque le directeur de l’école annonça que pour les trente-cinq ans de la bataille des Ardennes, des vétérans seraient accueillis à Aubel par les enfants. Les libérateurs s’étaient battus pour un pays inconnu, il était naturel de les en remercier et de leur montrer que grâce à leur sacrifice, la nation belge prospérait. Bernard, fasciné par les récits de cette époque qu’il imaginait splendidement héroïque, s’était porté volontaire sur-le-champ. Il accompagnerait Abel McDowell, lequel avait perdu son jeune frère, John.

Comme les autres enfants, Bernard avait tracé le chemin à travers les allées de l’immense cimetière américain. Comment, alors que tout était enneigé, les allées se trouvaient-elles ainsi toujours déblayées, propres ? Il se tenait à présent debout à côté du vétéran, après avoir déposé un bouquet blanc à l’endroit où reposait la mémoire de John McDowell.
Abel, marqué par les années et le chagrin, regardait droit devant lui se dérouler les milliers de croix blanches alignées qui remontaient le long de la colline. À quoi pouvait-il penser ? Se rappelait-il John, leurs batailles ? Revivait-il le débarquement sur les plages normandes puis la longue traversée de la France pour arriver jusqu’ici ? Ou peut-être priait-il ? Dans un mouvement qu’il ne contrôlait pas, Bernard se saisit de la main du grand Américain. C’est alors que l’homme baissa la tête et se perdit dans un long murmure.

(A suivre)